jeudi 7 septembre 2017

Le calme et la tempête (5 septembre 2017)


Ca a commencé en pleine nuit, à deux heures du matin. Ou peut-être la veille. Ou peut-être bien avant encore. La veille en tout cas, j’étais chez cette ostéopathe que j’avais déjà vue en juillet. J’avais pris rendez-vous longtemps avant, j’espérais tant avoir déjà accouché et devoir annuler. Et puis voilà, c’était le 4 septembre, c’était la rentrée. J’étais fébrile, une grosse toux, beaucoup de fatigue, beaucoup de tristesse aussi. Je voyais s’approcher le terme, la convocation à l’hôpital, la peur.
Et puis cette femme était là, elle me demandait comment j’allais et mes larmes coulaient, coulaient, et je déballais tout, comme j’en avais assez d’être deux, assez de prendre de la place, d’avoir chaud; comme je me sentais seule et fatiguée et apeurée. Alors elle a posé ses mains sur moi, et elle a parlé, dit les mots qui confortent et qui réconfortent. Elle a dit le besoin de se projeter, de voir après cette grossesse; la nécessité de lâcher prise, de faire confiance, de ne plus prendre sur moi. Je suis sortie la gorge moins nouée, avec des projets pour le lendemain - un puzzle à acheter, une promenade en ville. Le soir venu j’ai massé ce ventre dont quelques heures auparavant je me sentais si lasse, j’ai dit à cet enfant «c’est toi qui vois, moi je m’éclipse». J’ai câliné mes petits, je les ai regardés jouer, je me suis couchée tôt. A deux heures du matin, un petit plop, un peu de liquide qui coule, c’était commencé.
 
Pendant une heure, rien, le calme plat. A nouveau l’angoisse qui sourd, et si rien ne démarrait? Et s’il fallait partir à la maternité? Souffler, repenser aux mains de P. la veille, penser à ce bébé, faire confiance, s’abandonner. Et voilà, les premières vagues. Pas comme pour Aimé, cette fois c’est plus fort, plus aigu, plus rapide. Plus anarchique, aussi. J’appelle M-A: Spasfon, douche, on refait le point plus tard. Plus tard, les vagues sont toujours là, un peu moins anarchiques, mais toujours aussi pointues. C’est commencé, c’est sûr, c’est commencé.
C’est encore le creux de la nuit. Les bougies dans le salon, les petits qui dorment à l’étage. T. vide le lave-vaisselle, lance une machine, me fait de la tisane. Je grignote des dattes. Je geins un peu. J’attends cet enfant. A l’intérieur de moi, il bouge et hoquette, comme pour me dire «je vais bien».
6 heures, Ma., l’amie fidèle, vient chercher deux enfants encore tout chauds de sommeil et qui l’accueillent à grands cris. Ils partent dans un tumulte, dans un éclat de rire: «il fait nuit et on va à la boulangerie chercher des croissants!».
Du ballon, peu de mouvements, pas de déplacement. A un moment, je passe à genoux, T. me masse le bas du dos, et je sens que tout se débloque. Panique, marche arrière, retour sur le ballon. Je sens que je ne dois pas bouger, que ça va aller vite. Je retiens ce bébé, je le bloque bien haut: pas tout de suite, pas toute seule. Une douche chaude, les vagues s’espacent, je retiens mon souffle.
7 heures 30. Elle arrive. Je veux qu’elle m’examine - je suis à 6 et je le savais, petite victoire, je me connais bien. Je hasarde «on a encore le temps...», elle dit que oui, mais je sais que non. Je suis sur le ballon, on discute entre deux contractions, on plaisante un peu. Le monito n’est pas mauvais, mais il n’est pas parfait non plus. Elle dit qu’il va falloir en refaire un bientôt, et que si rien ne change on partira à la mater. Je sais ce qui cloche, j’ai compris, j’ai compris qu’il ne faut plus rien retenir, plus rien cacher: je lui dis que je vais me lever, que le monito pas terrible, c’est à cause du ballon. On finit le monito debout, et effectivement c’est mieux. Mais il faut terminer, vite vite. La contraction suivante me jette sur le lit, à genoux, appuyée sur le ballon. T. me masse le bas du dos, comme plus tôt, et je sens que ça bouge, que ça s’ouvre. Trois contractions ininterrompues s’enchaînent, interminables, dans une douleur immense, je dis que ça descend, ça ne pousse pas, non, tout descend, tout descend d’un coup. Je m’étire et je m’allonge à l’intérieur, le bébé arrive. Je ne suis plus qu’un long tunnel pour lui, je rappelle T. en criant, et je les regarde tous les deux me regarder. On est là tous les trois, on accompagne ce bébé qui fait son chemin. Je n’accouche pas - il naît. Je dis que je sens la tête, que je reconnais la brûlure. Je lui dis, «on appelle V.?», elle répond oui, qu’elle en a besoin. T. prend le téléphone mais c’est trop tard, je lui crie «raccroche!», je passe à quatre pattes et je laisse pousser. Je sens sa tête qui affleure et puis qui remonte, je sens qu’il va falloir pousser un peu. Je suis bizarrement consciente, comme détachée, un peu désolée pour elle et puis tellement joyeuse en même temps. Je pousse fort, la tête passe. Elle dégage le cordon, et je sens mon bébé filer au dehors de moi. Il crachote, un peu; elle le frictionne et le masse et lui dit que ça va aller. Moi je leur tourne le dos, je les aperçois en coin, je suis heureuse. Ensuite je prends mon enfant dans les bras, je lui dis «Bonjour Carmin»; il est si fin, si menu, si petit, je suis surprise. Il
est tout chaud, il sent si bon. Il est un peu plus de 9 heures, la journée commence et sa vie aussi.
Et puis le calme qui revient après cette tempête. Quelques pleurs pour lui, les premières gouttes de mon sein dans sa bouche, la délivrance comme une vague si douce. Les rires, les sourires, quel tour il nous a joué, cet enfant - je me sens un peu complice quand même, et je crois que je ne fais guère illusion.
L’après-midi comme un songe, le canapé qu’on replie, le tapis qu’on réinstalle, la douche à l’étage et T. qui berce notre tout-petit. Un bébé est né dans cette maison, la vie continue, rien n’a été coupé.
Mes enfants rentrent, petits pas petits pas petits pas, caresses et mots doux. Le bruit de leur bain, la tétée dans le lit, le repas en amoureux devant un bébé endormi.
 
Le lendemain matin c’est la musique du mercredi, il y a du soleil, des enfants qui se poursuivent et se chamaillent. Les petites séparations quotidiennes, école, crèche, et ce tête à tête déjà si familier, juste mon bébé et moi. Il y a la venue de M., bien sûr, précieuse M., et tout ce qui a changé, tout ce qui s’est noué mais qui ne peut se dire. Le soir il y a la fatigue aussi, les larmes qui montent un peu, le lait qu’on attend, le chemin qui continue. 
Derrière nous déjà, il y a cette naissance, cette confiance de laisser faire, ce mélange entre retenir et lâcher prise, ce tourbillon final. 
Et là, juste là, dans les bruits de la maisonnée, il y a cet enfant qui dort auprès de moi, son poids qui reste un mystère, son nez retroussé et ses lèvres fines, son petit souffle rapide, tout ce qui est sien et qui, déjà, est immense.

samedi 22 juillet 2017

Et puis revenir (34 SA)


"Non mais tu sais, pour un premier tu comptes en semaines, pour un deuxième en mois, et pour un troisième en trimestres!"
Oh mais qu'elle avait raison, l'amie précieuse qui me donnait cet avertissement l'hiver dernier.
Voilà une grossesse que je n'ai pas vu filer. La Lozère en avril, mai et sa course folle, Aimé qui découvre la mer sous le soleil de juin, et puis c'est juillet, je ne vois plus mes pieds, la layette est lavée/pliée/rangée dans le placard, le couffin est ressorti, et nous attendons.
Une grossesse si rapide, et si paisible aussi. Un petit accroc dans une écho, et avant ça la jolie surprise de découvrir que c'était un deuxième petit garçon qui grandissait au creux de moi - mais ça aura été les deux seuls petits cailloux sur le chemin. 
Cet enfant-là danse et frôle et caresse, et je suis si émue de sentir à quel point il est différent, déjà, unique et particulier, comme sa soeur et son frère avant lui. Je me sens sereine, un peu flottante, sans doutes ni appréhensions sur l'automne à venir, la vie à cinq, le quotidien. J'attends. Et je me demande si lui aussi, je le garderai un peu plus longtemps, ou s'il nous fera la surprise d'une arrivée précoce. Je rêve beaucoup à cette naissance à venir, que nous préparons à la maison. Nous attendons. 
L'été s'étire mollement, derniers jours de crèche, adieux à la maîtresse, premier centre aéré. Les siestes dans la chaleur de la chambre, à l'étage, les visites des amis, les journées au jardin, et les aiguilles qui s'agitent pour terminer à temps son petit trousseau.
Nous attendons.

jeudi 23 mars 2017

Trois et un qui font quatre

 "Bonjour Madame, asseyez-vous là. D'abord je vais vous mettre de la pommade et vous faire une piqûre.
- Je suis malade?
- Oui, vous avez une varicelle et un pieds-mains-bouche. C'est pas grave, hein, mais vous ne devez pas quitter le lit. Vous avez apporté votre carnet de santé?
-Heu... non...
- Mais si, il est là. Alors j'écris votre nom, et le nom de votre mari. Et vous avez un bébé dans le ventre, alors je vais chercher la sage-femme."
(Elle sort de la pièce, et revient.)
"Bonjour, je suis la sage-femme.
- (Rire) Ah mais vous ressemblez beaucoup au docteur!
- (Interloquée) Ben oui tu vois bien, c'est moi aussi! Bon, vous avez un bébé dans le ventre, alors il faut vous reposer, donc écoutez votre mari quand il vous dit de vous reposer, hein! Allez il faut payer maintenant, et au revoir."
Bref, elle a eu quatre ans. Et une mallette de docteur.

lundi 6 mars 2017

Un lundi comme ça







Le matin il y avait le chemin de l'école retrouvé, et puis le rendez-vous enquiquinant auquel je me rendais en traînant les pieds. On m'a dit des choses pas très charmantes sur ma thyroïde, et tout manquait considérablement d'empathie, alors que moi je me sentais tellement chamallow après quinze jours de cocon et de baisers sur leurs joues douces. Même Harper Lee dans la salle d'attente ne parvenait pas à chasser la froideur de cette dame-là, et en plus je ne savais pas comment l'appeler (échographiste? docteur? radiologue? sans parler de son nom, déjà oublié). Je refermais mon livre et je m'accrochais au retour à la maison, aux petites mains qui viendraient chercher la mienne, se suspendre, m'enlacer. A ces petits frôlements au creux de moi, aussi. Mais quand même, les larmes n'étaient pas loin.
Ensuite, oh ensuite c'était tellement mieux, le déjeuner partagé tous les quatre, comme un petit bout de vacances volées. Le vent qui se déchaîne dehors et la pluie qui bat les carreaux, la double dose de cacao dans le lait et les petites voix épiées depuis la cuisine: "attends je te lis un livre. Bébé souris est très curieuse, elle rencontre bébé vache. Tu fais la vache? C'est bien, tu imites bien la vache." Et la polenta qu'on mange avec les doigts, les coins de la bouche pleins de sauce tomate. Et leurs fous-rires à table, auxquels on ne comprend pas grand-chose.
Ce havre qu'on se construit, juste là.

dimanche 19 février 2017

12 SA





12 SA, ou la semaine interminable. Les rendez-vous médicaux, les impératifs pesants à boucler en urgence avant les vacances, la crèche, l'école, cette semaine qui semble en contenir cinq - au moins.
Au milieu de tout ça le corps et le coeur qui lâchent. Les premières contractions et les grosses larmes, la faute aussi à cette fichue thyroïde qui recommence à vivre sa vie contre la mienne.
Fatiguée, fatiguée, fatiguée, je cours, je dévale la rue, mon bonhomme de quatorze kilos sur la hanche, et arrivée en bas je me dis que non, vraiment, ça n'est pas raisonnable. Qu'il va falloir d'urgence lui faire une place, à ce tout-petit là. Qu'il va falloir ralentir, réorganiser, re-porter.
L'échographie des douze semaines est venue apaiser un peu tout ça - c'est étrange comme à présent je me dissocie du médical pour laisser une place entière à l'émotion. Je sais ce que je vais voir, j'ai moins peur, je reconnais plus vite les images à l'écran, et aussitôt l'esprit rassuré c'est le coeur, encore lui, qui prend le relais. Je crois que c'était la plus jolie échographie que j'aie faite: nous avons parfaitement vu ce bébé, son profil délicat, ses petits pieds qui couraient (oui oui!) sur le fond de sa piscine, ses doigts si fins. Il semblerait que ce soit une fille, sans certitude absolue de la sage-femme pour autant - mais moi j'en étais certaine depuis le début, comme les fois précédentes. C'est bien.
Un peu de douceur pour atténuer ce qui pique, et qui ne vient pas toujours de l'intérieur. Ce troisième enfant est ô combien celui du jugement, je m'en rends compte chaque jour. On me dit qu'ils seront rapprochés, on me demande si c'était voulu, on me plaint un peu, même - et jamais je ne laisse percevoir combien ces mots sont de petites lames qui me transpercent le coeur. Et pourtant (et donc?) pour la première fois je doute, je doute de mes forces, de ma raison, de mes choix. Et aussitôt je lui demande pardon de douter, à cet enfant qui déjà danse au creux de moi.
Depuis quelques jours le soleil est revenu, les petits jouent au jardin, je les regarde faire tout en tricotant pour le bébé. Nous avons taillé la vigne et le chèvrefeuille, qui l'an dernier avaient poussé si foisonnants. Cet été nous partirons peu, et j'aime penser à ces dernières semaines de grossesse, quand nous attendrons, tous les quatre, sous l'ombre de la tonnelle, la naissance de cet enfant.

mardi 24 janvier 2017

Boum le coeur (8SA+4)

On avait rendez-vous à dix heures. Ca n'était pas au même endroit que les fois précédentes, et ce nouveau lieu était bien plus gai. 
A peine arrivés nous étions là à raconter les grossesses passées, nous répondions à ses questions  - et c'était charmant comme tout de la voir sourire tandis que nous égrenions les prénoms et les années de naissance.
Et puis cette magie de l'écran, cette distance un peu folle, quand il  apparaît sur le mur devant moi. Il paraît que cet enfant se cache et se blottit - mais je le savais déjà, je crois. Une tête, un corps, l'esquisse de bras et de jambes, juste là. Elle pianote sur sa machine, et soudain résonne la cavalcade familière, la cavalcade tant espérée, cataclop cataclop cataclop, ce petit coeur qui bondit tout près du mien.
Et je pleure, pour la troisième fois.

jeudi 12 janvier 2017

Les surprises (2017)









Et puis comme ça, bim badaboum, j'ai eu trente et un ans. La veille il y avait ce petit trait tout pâle sur le bâtonnet, et pour une fois, oui pour une fois j'ai gardé la surprise pour moi toute une nuit - parce qu'au fond, je le savais depuis plusieurs jours déjà... Le matin sur le canapé, je lui ai dit pour la troisième fois ces mots si doux, murmurés entre un "bon anniversaire" et un baiser: à la toute fin de l'été, il y aura un bébé de plus dans notre maison. Son sourire et ses étreintes. Le bonheur infini, la gratitude immense.
Depuis c'est la petite musique qui se relance, le chemin de la sage-femme retrouvé, les soirées plus courtes et le ventre qui s'arrondit déjà. Les petites mains qui me frôlent et les questions clairsemées.
Pao dit que c'est une petite soeur, et qu'elle s'appellera Radis.
Et puis au milieu de tout ça Noël, les gloussements de joie de mes petits au pied du sapin, les premiers pas d'Aimé, les anniversaires des copains. La vie sucrée, sucrée, sucrée.
C'est dur de raconter le bonheur, je crois.